AUTOBIOGRAPHIE DE LA PIONNIÈRE DU CINEMA
Gloire a Melies!
Gloire a Melies, gloire a Zecca ! Oublions Alice
Guy, s’il vous plaît. Il vaut mieux continuer à penser que :
LES FEMMES NE SONT PAS CRÉATRICES, ET QU’IL N’Y A PAS
DE GÉNIE FEMME.
Donc, Alice Guy n’est pas une femme, d’ailleurs elle
est morte et on parle si peu d’elle dans les histoies du
cinema, que c’est comme si elle n’avait jamais tournè
un mètre de film……
Et en plus, cette femme était jolie!
Comment comprendre, alors? Son oeuvre ne valait-elle rien ? Ses six
cents films, tous inintéressants ? Qui le sait, qui le saura, les
films ont disparu pour la plupart ou sont cachés pour le profit de
quelques collectionneurs. Ses contemporains eux, l’aimaient
bien. Ses films plaisaient: On n’oserait plus maintenant
appeler un film
“Un Hanneton dans le Pantalon” Elle,
elle osait. Elle le faisait
Qu’était-il cet hanneton, exactement ?
Nicole-Lise Bernheim
septembre 1975
AUTOBIOGRAPHIE D’UNE PIONNIÈRE DU
CINEMA
par ALICE GUY
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A une époque ou les rétrospectives sont de mode, peut-être les souvenirs de la
doyenne des femmes metteurs en scène
trouveront-ils quelque faveur auprès du public.
Je n’ai pas la prétention de faire oeuvre littéraire, mais
simplement d’amuser, d’intéresser le lecteur par des
anecdotes, des souvenirs personnels, sur leur grand ami le cinéma,
que j’ai aidé à mettre au monde.
On m’a demandé souvent pourquoi j’avais choisi une
carrière si peu féministe, or, je n’ai pas choisi cette
carrière. Ma destinée était tracée sans doute avant ma naissance et
je n’ai fait que suivre une volonté dont j’ignore le
nom. Étrange destinée dont je vais essayer de vous faire le
récit.
Le 1er juillet 1873, à Saint-Mandé, à deux pas du bois de
Vincennes, je vins au monde.
Le 1er juillet 1873, à Saint-Mandé, à deux pas du bois de Vincennes, je vins au monde.
Pour qu’un de ses enfants fût français (Mes nombreux frères et soeurs étaient tous nés au Chili), ma mère avait supporté vaillamment une traversée de sept semaines. Je venais donc moi-même d’accomplir mon premier voyage: Valparaiso-Paris. Ce ne devais pas être le dernier.
A cette date, un tel voyage était une aventure. Sept
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semaines de traversée sur un navire sans confort
! Quel motif avait obligé mes parents a s’exiler ainsi?
En 1847 ou 48, un oncle et une tante de ma mère avaient émigré en
Amérique du Sud, afin d’y refaire une fortune fort ébranlée
par la revolution.Ayant réussi au-delà de leurs espérances, ils
désirèrent revoir leur famille et leur pays.
Ils y firent la connaissance de ma mère, leur nièce, alors élève au
couvent de la Visitation, et séduits par sa beauté, riches, sans
enfants, ils insistèrent auprès de mes grands-parents pour
qu’elle leur fût confiée. Ils espéraient la marier a un de
leur compatriotes et ami Emile Guy,franc-comtois de bonne famille
(ma grand-mère paternelle était la tante d’Etienne Lamy),
fondateur des premières maisons de librairie à Valparaiso et a
Santiago. On m’a affirmé qu’il existe encore a Santiago
une librairie Emile Guy.
Trois mois après, le mariage était célébré à Paris à l’église
de la Madeleine.
Je ne sais si l’amour faisait partie du contrat.
A cette époque, la famille décidait de
l’avenir des jeunes filles. La Visitation, couvent austère,
insistait surtout sur l’accomplissement des devoirs
chrétiens. Une femme bien élevé devait obéir a son mari, savoir
tenir sa maison, s’occuper de ses enfants. La culture était
considérée comme secondaire, sinon nuisible.
Quelques jours plus tard, mon grand-oncle et sa femme reprenaient
le chemin du Chili avec les nouveaux époux. Le voyage dut être une
dure épreuve pour ma pauvre maman: quitter son pays, ses parents
bien-aimés pour une contrée si lointaine dont elle ignorait le
langage avec, comme compagnons, un mari et des parents inconnus
d’elle quelques semaines plus tôt et, par surcroît,
terriblement éprouvée par le mal de mer. Mais elle était vaillante
et forte.
A son arrivée a Valparaiso, toute la colonie française tint a
l’honneur de lui être présenté et mon grand-oncle
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lui remit, comme cadeau de noces, les clefs
d’une belle demeure, aussi luxueusement meublée que le
permettaient les ressources du pays.
Elle se promit de faire son possible pour répondre à tant de
témoignages d’intérêt, apprit rapidement l’espagnol et
offrit a mon père de l’aider.
Il lui confia quelques livres qu’il recevait de France la
priant de lui en faire la critique. Elle s’en tira fort
bien.
sa gracieuse hospitalisé, son dévouement aux malades, en firent
bientôt la coqueluche de la colonie.
Ses aventures avec les Indiens encore insoumis,
que tous Européens craignaient, mais qui l’adoraient pour sa
bonté, feraient a elles seules un intéressant récit.
Elle avait vingt-six ans lorsqu’elle décida que son cinquième
enfant serait un Français de France
Dès qu’ils étaient en âge de voyager, mes frères et soeurs
étaient envoyés en France, chez les Jésuites, afin d’y
recevoir la seule éducation jugée convenable à
l’époque.
Mon père qui l’avait accompagnée repartit peu de temps après
ma naissance. Ma mère le rejoignit quelques mois plus tard et je
fus confiée à ma grand-mère maternelle. Je ne souffris guère de cet
abandon : ma grand-mère m’adorait et me gâtait. Elle habitait
à Carouge, un des faubourgs de Genève, cher aux artistes, un petit
appartement dont la terrasse donnait sur un de ces jardins en
désordre, cassolettes parfumées, que le Rhône côtoyait. C’est
là que mon frère aîné et mes trois soeurs se réfugiaient pendant
les vacances ou en cas de maladie.
Grand-mère n’était pas fortunée, pourtant dans son minuscule
logis, malgré notre différence d’âge, chacun trouvait sa
joie. Réunis autour de la table où la soupe aux cerises embaumait
le vin chaud et la cannelle, où le fromage blanc fait par elle nous
offrait son coeur dans la jatte de crème. elle nous contait des
légendes de son pays béarnais et nous chantait d’une
admirable voix, étonnante
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de jeunesse, son chant préféré, Beau ciel de Pau
quand donc te reverrai-je . Ce fut un déchirement lorsque, trois
ans plus tard, ma mère, que j’avais oubliée, vint nous voir
et décida de m’emmener à Valparaiso . A la gare la pauvre
vieille pleurait. Je criais et trépignais, mais le signal du départ
hâta la séparation. Ivre de larmes, je finis cependant par
m’endormir.
Nos places étaient réservées sur un cargo anglais; je ne sais si
nous partîmes du Havre ou de Bordeaux mais la nouveauté du cadre,
l’activité des voyageurs, des porteurs, des marins, la vue du
grand navire sur lequel nous allions voyager repoussaient déjà dans
le passé le visage de grand-mère.
A cette époque, il fallait emporter toutes les choses nécessaires à
la vie du navire pendant près de deux mois.
Une véritable basse-cour s’entassait sur
l’arrière-pont. Une grue transportait dans les cales sacs et
tonneaux. Tous les voyageurs s’étaient munis de chaises
longues, couverture plaids et ma mère, déjà dolente m’avait
tout de suite confiée à l’unique femme de chambre.
Seule enfant à bord, je devins bien vite le
chouchou des passagers et de l’équipage. Ma mère restait
étendue sur sa chaise de bord, m’abandonnant volontiers aux
soins des autres passagers avec lesquels,malgré la différence de
langage, je m’entendais parfaitement. Peut-être utilisais-je
déjà la pantomime De ce voyage, je n’ai conservé que peu de
souvenirs. Le long ruban d’or que la lune déroulait
jusqu’à l’horizon. La mer phosphorescente, les poissons
volants, mon baptême à la traversée de l’Equateur.
A Saint Vincent dans les Bahamas où la rade grouillait de requins,
les passagers jetaient des pièces d’argent à la mer pour voir
les négrillons plonger afin de s’en saisir. J’étais
trop petite pour comprendre la cruauté de ce jeu. Heureusement les
squales étaient lents à ce retourner et les négrillons vifs et
adroits, s’en tirèrent cette fois sans dommage
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A Rio de Janeiro, à Buenos Aires, nous nous
arrêtâmes quelques jours afin de renouveler les provisions et
laisser reposer les passagers, Le canal de Panama n’existait
pas, le passage de la cordilière des Andes était impensable pour
une femme et un enfant, Nous cotoyâmes la Patagonie et je me
souviens qu’un Fuégien à peu près nu, mais coiffé d’un
superbe chapeau claque, monta sur le pont.
Enfin, nous entrâmes dans le détroit de Magellan et,pour moi, la
féerie commença. Le navire avançait lentement et prudemment entre
deux murs de glace. De chaque crevasse le soleil faisait jaillir
des étincelles diaprées et mon imagination enfantine peuplait
chaque caverne, chaque cascade pétrifiée, de fées et
d’animaux étranges. J’étais bien certaine d’avoir
vu des ours blancs venir le soir au clair de lune surveiller notre
passage. Ma mère m’a affirmé qu’il n’y avait là
aucun ours, aucune fée. Aujourd’hui encore je ne suis pas
certaine, je les ai si souvent vus en rêve.
Enfin nous débouchâmes dans le Pacifique et nous dirigeâmes vers le
nord, longeant la côte chilienne jusqu’à Valparaiso où mon
père nous attendait.
L ‘arrivée fut pour moi pleine d’intérêt. Le port de Valparaiso ne permettant pas aux grands navires d’accoster, de nombreuses barques manoeuvrées par les Indiens pagayaient à notre rencontre. La plupart apportaient des fleurs et des fruits du pays: mangues, cheremoyes, qu’ils tendaient aux voyageurs dans de petits paniers fixés au bout d’une perche. Des grues furent installées à l’aide desquelles passagers, bêtes et bagages étaient soulevés et déposés dans les embarcations.
Je m’étais installée à califourchon sur l’étrave du navire afin de suivre le spectacle, Le mousse, envoyé à ma recherche, me tira de cette position périlleuse et me conduisit à ma mère que je trouvai, a mon profond étonnement, dans les bras d’un grand monsieur qui l’embrassait
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à plusieurs reprises et l’examinait ensuite
soucieusement:
-Ce voyage t’a fatiguée, ma pauvre Marie, disait-il. Tu
n’as pas bonne mine,
-Rien d’étonnant, monsieur Guy, dit le capitaine en
s’approchant, Missia Mariquita est vaillante mais sept
semaines de mal de mer, cela compte. J’ai bien cru que nous
devrions la laisser à Rio. Par contre,dit-il en m’attirant à
lui, voici une fillette qui ne craint pas le roulis. C’est un
vrai loup de mer !
Mon père -car ce monsieur aux moustaches de Gaulois était mon père
-sembla m’apercevoir pour la première fois. Il m’attira
près de lui et me regarda longuement:
-Elle te ressemble, Marie, dit-il enfin en
m’embrassant.
-C’est vrai, Missia Mariquita, dit le capitaine. Espérons
qu’elle sera aussi belle et aussi bonne que vous.
-Vous n’êtes pas allé en Europe cette année, don
Emilio?
-Non. Je viens d’ouvrir une autre librairie à Santiago dont
le lancement a exigé toute mon attention.
Aprés quelques mots de remerciements et d’adieu, nous fûmes,
à notre tour, installés dans la barque. Sur le quai, des serviteurs
nous attendaient. Ils avaient le teint cuivré, des cheveux noirs,
droits et luisants, de beaux yeux un peu bridés qui brillaient de
joie et de leur bouche aux dents éblouissantes, sortaent des mots
étranges: “Buenos dias, Missia Mariquita : Como està? Que
bonita la ninita!”
Ils nous installèrent dans un léger cabriolet, attelé de deux
petits chevaux. Mon père saisit les rênes et nous partîmes à toute
allure à travers des rues ombragées croisant des Indiens vêtus de
poncho et de belles Chiliennes portant la mantille.
Bientôt la voiture s’arrêtait devant une vaste
“hacienda”. Mon père jeta les rênes à un domestique
accouru et porta ma mère (plutôt qu’il ne l’aida)
jusqu’au
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large porche protégé du soleil par des stores de
joncs tressés. Des rafraichissements avaient été disposés auprés
d’une chaise longue où ma mère s’étendit avec délice.
Livrée à moi même, désemparée, je résolus d’aller à la
découverte de ce nouveau monde et m’engageai bravement dans
un couloir au bout duquel j’entendais des rires et des bruits
de voix. Il aboutissait à une véranda, donnant sur une grande cour
où les domestiques déchargeaient les bagages. Ils
m’aperçurent, vinrent à moi. Une des Indiennes voulut me
prendre. Terrifiée, je m’enfuis en poussant des cris aigus et
me heurtai à ma mère qui accourait, croyant à un accident.
Elle se rendit compte de ce qui se passait et, me prenant dans ses
bras, fit signe à l’ Indienne décontenancée,
d’approcher.
-N’aie pas peur, mon petit, me dit-elle. Conchita est douce
et bonne, c’est elle qui s’occupera de toi. Donne-lui
la main.
J’obéis. Conchita prit doucement ma main et la baisa.
Enhardie, je la regardai et bientôt lui tendis les bras. Depuis
nous ne nous quittâmes plus.
C’est elle qui, ce soir-là, me coucha dans la grande
corbeille d’osier qui me servit de berceau, après
m’avoir fait faire une prière. Elle qui chanta, pour
m’endormir, une berceuse indienne.
Je pris très vite les habitudes de ma vie nouvelle. Je voyais peu mes parents. Mon père était occupé par ses affaires, ma mère prise par ses obligations mondaines et charitables. Je passais la plus grande partie du temps dans la grande blanchisserie où Conchita allait retrouver ses camarades après avoir fait ma toilette et m’avoir conduite à la promenade. Au Chili, à cette époque du moins, chaque maison avait sa blanchisserie personnelle. Dans un pays où la chaleur est intense, où il pleut rarement, il faut tous les jours changer de linge et les toilettes féminines sont de couleurs claires. Nos servantes étaient jeunes et gaies, elles chantaient du matin au
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soir, Une grande dame-jeanne pleine de vin du
pays servait a les rafraîchir. Profitant un jour d’un moment
d’inattention de Conchita, j’y goûtai et trouvai cela
si bon que, bientôt je vacillais sur mes petites jambes.
Conchita s’aperçut de mon état sans se rendre compte de la
raison. Très inquiète, elle me conduisit à ma mère. Je répandais,
parait-il, un parfum vineux qui la renseigna vite sur la cause de
mon malaise. Elle nous gronda très fort, Conchita pour son manque
de surveillance et moi pour ma “débauche”. Mais ma
timidité habituelle s’était dilué dans la boisson:
J’allais et venais sur mes jambes cotonneuses en levant les
bras au ciel et en criant : “Que d’histoires pour un
petit verre de vin!”
On me coucha et je m’endormis immédiatement. Mais lorsque je
retournai à la blanchisserie, on avait mis la bonbonne hors de ma
portée.
J’aimais beaucoup les dimanches. Il y avait toujours à la
messe de grandes corbeilles pleines de brioches bénites.
J’aimais voir les belles Chiliennes à genoux sur leur petit
tapis jeté à même le sol, parfois les bras en croix, perdue dans
une adoration profonde. L’après-midi je grimpais avec
Conchita dans les falaises surplombant la baie. Là, de vieilles
Indiennes pilaient, à l’aide de grosses pierres rondes, le
maïs déposé dans un creux de roche. Elles en confectionnaient de
succulentes impanades, sortes de chaussons contenant de la viande,
du piment, des raisins secs. Elles vendaient des pains de sucre
d’érable, d’énormes oranges. Leurs costumes étaient
bariolés et leurs langues actives. Nous rentrions à la nuit
tombante.
J’étais au mieux avec le vigilante dont j’avais eu très
peur la première nuit, lorsque j’entendis sa voix crier où un
tremblement de terre (chose, hélas, fréquente au Chili) opérait un
changement complet dans l’emplacement du mobilier.
J’avais fait la connaissance de Quatrocentimos, le
chien
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héroïque des pompiers, leurs mascotte, qui saisissait dans sa gueule les tuyaux crevés et les tenait solidement jusqu’à ce que les hommes aient terminé la besogne. Cette bête extraordinaire allait quémander de porte en porte, il n’acceptait que les sous. Lorsqu’il en avait quatre, il se rendait chez le boucher ou le boulanger et savait très bien désigner le morceau dont il avait envie. De là son nom de Quatrocentimos (Quatre-sous).
Il nous rendait parfois visite. Si j’étais
dans le patio,il se couchait et je pouvais m’étendre entre
ses pattes à ma fantaisie jusqu’à ce que son devoir
l’appelât ailleurs.
Comme moi, il aimait ce patio où poussaient des fleurs étranges
dont je ne connais pas le nom, mais dont j’ai reconnu parfois
, au cours de mes voyages, le parfum pénétrant et qui chaque fois,
a évoqué pour moi le souvenir du Chili.
Après deux années de cette vie heureuse, pleine de gaîté, de
soleil, j’étais devenue une petite négrillonne et ne parlais
que l’espagnol. Qu’arriva-t-il à cette époque? Quel
drame traversa notre vie? Je l’ignore encore.
Un matin, Conchita vint m’éveiller en pleurant, je fus vêtue
plus chaudement que d’habitude. Des bagages
s’amoncelaient sur la véranda. Ma mère me serra dans ses
bras, m’embrassa à plusieurs reprises. Mon père avait déjà
pris place dans le cabriolet qui nous avait amenés deux ans plus
tôt et c’est avec lui seul que je fis tristement le voyage
retour.
Nous prîmes a rebours le détroit de Magellan. Mon émerveillement
n’avait plus la même fraîcheur, maman et Conchita me
manquaient. Mon père, très sombre, parlait peu. Cependant une fois
encore, la vie de bord me fit peu à peu oublier ma peine. Le navire
transportait des animaux pour un jardin zoologique : deux petit
lionceaux, un splendide condor auquel je voulus offrir des fraises
et qui faillit m’enlever la main.
Enfin, nous arrivâmes à Bordeaux, Je n’oublierai jamais la
soirée que nous passâmes à l’hôtel. Mon père
s’était
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fait servir un mazagran. Il fixait sans la voir
la boisson dorée et de grosses larmes roulaient dans ses
moustaches. Assise sur un petit tabouret tout près de son fauteuil,
je regardais, le coeur gros, sa main pendante sur laquelle, malgré
mon grand désir, je n’osais appuyer ma joue.
Quelques jours plus tard, j’entrais comme pensionnaire au
couvent du Sacré-Coeur à Viry, sur la frontière Suisse.
J’avais six ans.
Après ces deux ans de soleil et de gaîté, il me sembla entrer dans
l’aire d’un oiseau de nuit. Le comte de Viry avait
prêté aux soeurs chassées de France, son château. La religieuse
vêtue de noir qui me reçut me fit monter et descendre des marches,
traverser de longs couloirs voûtés, obscurs. Le silence était
absolu, le froid pénétrant.
Dans le grand dortoir parcimonieusement éclairé où nous entrâmes,
des fillettes vêtues de longue chemises de nuit agenouillées devant
leur lit, répondaient au chapelet qu’une surveillante
égrenait monotonement. Une jeune fille portant sur l’uniforme
bleu sombre -qui devait être le mien- le ruban bleu clair et la
médaille d’argent des Enfants de Marie, me prit en main, me
conduisit vers un petit lit vide, me dévêtit et me mit au lit,où,
sanglotante, je finis cependant par m’endormir.
A la première messe de six heures, je retrouvai mes trois soeurs et
me sentis moins abandonnée. Le petit déjeuner avait lieu dans le
réfectoire, de longues tables y étaient dressées. Les religieuses
passaient derrière nous distribuant le pain et le café au lait.
Nous mangions en silence, pendant qu’une des grandes nous
faisait une lecture pieuse.
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J’ appris à nouveau le français et subis la dure transformation d’une enfant libre et gaie en petite fille timide et sage. Les moyens employés étaient sans douceur. Pour les offenses minimes, de longs agenouillements les bras en croix dans un couloir glacé. Pour les péchés graves, la cellule au pain sec et à l’eau. Cependant les soeurs n’étaient pas méchantes. L’ Ordre était sévère pour elles aussi. La Supérieure, une très grande dame, désirait faire de nous des femmes fortes, accomplies, capables de tenir leur place sans déchoir dans n’importe quel rang de la société. Elle employait pour cela les moyens de l’époque.
Au chateau de Viry, mes seuls jours vraiment heureux étaient ceux où j'était malade. Le 14 juillet était un jour morne. A chaque pétard éclatant dans le village, nous devions nous jeter à genoux et prier pour l' Âme de Louis XVI
Mes seuls jours vraiment heureux étaient ceux où
j’étais malade. J’avais souvent des angines et les
religieuses, craignant sans doute la contagion, demandaient à ma
grand-mère de venir me chercher. C’était une semaine de grâce
où je goûtais de nouveau sa tendresse.
Nous jouissions cependant, mes soeurs et moi, d’une certaine
faveur : nous étions quatre protégées de monseigneur Merlinod,
alors évêque de Genève. et ami de notre famille.
Je passai six ans dans la sombre maison. Chaque jeudi nous faisions
une promenade dans la campagne environnante, fort jolie du reste.
Nous déambulions deux par deux sous la surveillance d’une
converse. La distraction préférée de quelques compagnes, qui me
glaçait d’horreur, était la chasse aux grenouilles
qu’elles dépouillaient de leur peau avant de les rejeter
vivantes dans la mare, jeu que la surveillante regardait avec
indifférence.
Le 14 juillet était un jour morne. A chaque pétard éclatant dans le
village, nous devions nous jeter à genoux et prier pour l’Âme
de Louis XVI
Lorsque les grandes partaient en vacances, on les prévenait que, si
elles embrassaient un garçon, il leur pousserait une superbe
moustache.
J’ai retrouvé une filiale de mon couvent aux États-Unis. Tout
y est bien changé. Maintenant les religieuses
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elles-mêmes préparent leurs élèves pour leur “dates” et
leur enseignent la danse.
Une série de catastrophes mit fin à mon emprisonnement. De violents
tremblement de terre, des incendies, des vols ruinèrent mes
parents. Mon père revint seul en France. Il rappela auprès de lui
mon frère et mes deux soeurs aînées et nous fûmes placées, ma
dernière soeur et moi, dans un établissement religieux moins
coûteux, à Ferney, dans l’ancien château de Voltaire, dûment
exorcisé.
Qui sait si son ombre n’errait pas parfois
dans le jardin ou dans les salles, écoutant avec ironie les leçons
qui nous étaient données…
La mort de mon frère aîné, emporté à dix-sept ans par une crise de
rhumatisme cardiaque, ramena ma mère en France et nous réunit tous
à Paris, dans des conditions de vie bien différentes de celles que
nous avions connues. Ma soeur aînée entra à l’ École normale,
les deux autres se marièrent assez vite. Je terminais mes études
dans un petit cours de la rue Cardinet, lorsque mon père mourut à
cinquante et un ans, miné par le chagrin plus que par la
maladie.
Je restai seule avec ma mère qui n’avait jamais eu
jusqu’alors à se préoccuper des réalités de la vie.
Nous avions conservé quelques amis. Grâce à eux, ma mère fut nommée
directrice de la Mutualité maternelle, société créée par les
syndicats des textiles pour venir en aide aux ouvrières
nécessiteuses en voie de maternité, la sécurité sociale
n’existait pas à cette époque.
L’expérience acquise dans les hôpitaux chiliens où elle avait
consacré bénévolement tout le temps dont elle disposait, était une
excellente préparation à la tache qui lui était dévolue. Ma mère
s’y dévoua de tout coeur.
Pensant qu’un contact avec la vraie misère ne pourrait que
m’être salutaire, elle me prit avec elle pour l’aider
dans sa tâche. Mes débuts furent difficiles. J’étais à la
lettre la petite oie blanche de l’époque. Assez snob ;
le
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peuple des faubourgs me semblait d’une
autre race. Quelques visites suffirent à éveiller ma sympathie, ma
pitié, souvent mon admiration.
Lorsque j’ apportais au professeur Dehenne, dans sa clinique
ophtalmologique de la rue Monsieur-le-Prince, quelques bébés
nouveau-nés atteints d’ophtalmie purulente et qu’une
attente de quelques heures pouvait rendre aveugles, ce n’est
pas sans un peu d’ orgueil que j’entendais le maître
dire : ” Ah! voici mademoiselle Alice et ses
enfants…”
Après avoir soigné les bébés. il me prenait la main et
m’inondait les yeux d’ argyrol : “Attention, ma
petite fille, disait-il, cette saleté est terriblement contagieuse,
il ne faudrait pas gâter ces jolis yeux”
Quelques mois plus tard, à la suite d’un désaccord avec la
direction, ma mère donnait sa démission et nous nous trouvions de
nouveau dans une situation difficile. Mais nous avions un nouvel
ami : le secrétaire général du Syndicat, neveu de la fondatrice du
couvent où nous avions été élevées. P. B: devait avoir à cette
époque soixante-dix ans. J’en avais dix-sept, mais
j’étais à la lettre éprise de lui.
Tous les jeudis soirs étaient fête pour moi. Nous les passions chez
P. B. avec ses deux filles, pendant que ses deux filles servaient
le thé, faisaient de la musique et que ma mère tricotait ou
brodait.
Ce fut lui qui conseilla à ma mère de me faire prendre un cours de sténo-dactylo, science toute nouvelle à l’époque. Le directeur de ce cours était un excellent sténographe judiciaire et de la Chambre des députés où il m’emmena quelquefois, ainsi qu’à la Sorbonne pour m’entraîner à sténographier rapidement. Ayant remarqué mes progrès assez rapides, il décida de me donner des leçons particulières. Très vite. il me jugea à même de prendre un poste de secrétaire dans une petite usine
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du Marais “pour vous roder”
dit-il”Lorsque j’aurai un meilleur poste je vous
avertirai”
Ce premier secrétariat, rue des Quatre-Fils chez des fabricants de
vernis, fut certes un rodage… Mes patrons occupaient un
bureau séparé de la grande pièce où se trouvaient le chef de
service, les comptables et moi-même. Après avoir dépouillé le
courrier, parfois original (exemple cette lettre : “Cé moi
que j’sui vott clian qu’sa fame ala verni pendan 15
en” (sic), le chef de service s’en allait distribuer
les commandes aux ateliers.
Je restais seule au milieu d’une douzaine d’hommes,
L’un d’eux sortait des Bat’d'Af et je vous assure
qu’il n’était ni beau ni blond…. et que le
soleil ne caressait pas son front… à mon Légionnaire ! Il
avait une grande gueule aux dents noires d’où sortait, comme
d’un égout, toutes les plaisanteries gaillardes du camp,
évidemment à mon adresse. J’ en comprenais suffisamment pour
qu’un jour exaspérée, je bondisse jusqu’à son bureau
où, frappant du poing de toutes mes forces, je lui criai : ”
Vous allez ravaler vos ordures, vous taire et me laisser travailler
en paix, sinon j’en référerai à qui de droit ” il se
dressa comme un diable hors de sa boite…
-Ben m…. alors v’là qu’elle m’engueule !
Va falloir la dresser la môme, dit-il.
L’arrivée du chef de service interrompit le dialogue. Je
regagnai ma place, encore tremblante et près des larmes.
Contrairement à mon attente, je ne le vis pas à la sortie mais le
lendemain je fus appelée au bureau du patron qui me dit sévèrement
:
-Mademoiselle vous êtes ici comme secrétaire. Votre rôle
n’est pas d’adresser des observations au personnel,
comme vous l’avez fait hier, parait-il. Tachez que cela ne se
renouvelle pas.
-Pardon Monsieur, je n’ai fait aucune observation au sujet du
travail.
-Vraiment, et a quel sujet alors ?
A contrecoeur je lui contai la scène de la veille.
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- Je comprends mieux, mais pourquoi ne pas en
avoir parlé à votre chef ou à moi-même ?
Il sonna le chef de service.
-
- Appelez moi Untel.
- Mademoiselle vient de me donner une version différente de la
vôtre sur la scène d’ hier, si vous désirez conservez votre
emploi tâchez qu’elle n’ait plus à se plaindre. Vous
pouvez disposer.
Sans répondre, mais avec un regard sans douceur à mon adresse, il
tourna les talons. Je remerciai et regagnai ma place a mon
tour.
Tous les employés n’étaient pas aussi grossiers. Un des
jeunes comptable m’aidait volontiers lorsque le classement
était excessif. Il profita du premier moment favorable pour me dire
a voix basse :
- Laissez-moi vous accompagner ce soir. Il a menacé de vous faire
payer cher ce qui s’est passé. Il est mauvais, je vous assure
!
- Merci. Vous êtes gentil mais à sept heures, les rues ne sont pas
désertes. Il ne me mangera pas.
Nous étions en hiver, l’un des plus froids que j’aie
connus. A la sortie du bureau, la nuit était noire et lorsque
j’entendis derrière moi un pas lourd, ce ne fut pas seulement
l’air glacial qui me donna le frisson. Mais pour rien au
monde je n’aurais voulu hâter le pas.
Il m’eut bientôt rattrapée et de sa voix la plus
faubourienne, il engagea le dialogue :
-Ça vous dérange que j’marche à côté de vous ?
-Le trottoir est à tout le monde…
- Alors, comme ça on jaspine !
-C’est vous qui avait jaspiné, comme vous dites. Vous avez
craché en l’air, ça vous est retombé sur le nez…Tant
pis pour vous.
Sans blague… Vous auriez pas été vous plaindre, non
?
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- Ma foi non… Je pensais pouvoir me
défendre seule contre vos insulte. Ce n’est pas beau ce que
vous faites, vous savez.
Je n’avais plus peur et la colère me gagnant à nouveau, je
lui dis tout ce que j’avais sur le coeur. Il m’écoutait
d’un air penaud, secouant parfois les épaules comme un chien
mouillé.
- Ben p’tête que vous avez raison. Pis vous avez l’air
d’une brave fille, si vous voulez on s’ra amis…
pis si quelqu’un vous embête … il aura affaire à
moi.
Il me tendait sa large patte… J’y mis la mienne.
Certainement à la grande surprise de mon ami comptable qui nous
suivait de loin. Il tint parole et je finis mon stage en
paix.
Fin du 1er chapitre
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Chapitre II
En mars 1894, si mes souvenirs sont exacts, une
note de mon professeur de sténo m’avisait que le Comptoir
général de Photographie cherchait une secrétaire,. Une chaude
recommandation accompagnait le billet.
Etait-ce la chance que nous attendions depuis si longtemps ?
Aussi, avec quels battements de coeur et quels espoirs
j’entrais dans l’immeuble qui occupe encore le coin de
la rue Saint-Roch et de l’avenue de l’Opéra,
dissimulant de mon mieux la poche un peu râpée de mon manteau
d’hiver.
Première déception : l’employé auquel je m’adressai
m’apprit que le directeur M. Richard était absent. Puis,
voyant ma mine déconfite :
- Vous pourriez peut-être voir son fondé de pouvoir, M. Gaumont. Je
vais m’informer s’il peut vous recevoir.
Quelques instants plus tard, il m’introduisait dans une large
pièce vitrée. Derrière un grand bureau, un homme
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encore jeune, à la figure énergique écrivait. Je
ne me doutais guère que je le connaissais de longue date.
En effet, lorsque je suivais des cours de sténo-dactylographie,
nous avions loué, rue de Tournon, un petit appartement. Dans un
immeuble un peu éloigné, je voyais très souvent une fenêtre
éclairée une bonne partie de la nuit. C’était, parait-il,
celle d’un jeune étudiant, qui terminait ses études
d’ingénieur tout en travaillant chez Carpentier, je crois. Je
devais le rencontrer chaque jour, soit en allant au Luxembourg,
soit en descendant le boulevard Saint-Michel pour me rendre à mon
cours.
L’appartement que nous occupions se trouvait au-dessus de
celui de la célèbre voyante mademoiselle Lenormand.
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Si je l’avais consultée à ce moment, elle
m’aurait probablement prédit que je rencontrerais un jour un
jeune homme de dix ans mon aîné, qui occuperait une place
importante dans mon existence.
Je crois que c’est à cette époque, ou peut-être quelques mois
plus tard que Leon Gaumont rencontra mademoiselle Camille Maillard
fille d’un propriétaire bellevillois jouissant d’une
bonne aisance, qu’il épousa et qui lui apporta en dot les
grands terrains où s’ érigèrent, quelques années plus tard,
les studios qui virent naître le cinéma.
-Que désirez-vous mademoiselle ? dit-il en levant
les yeux
Timidement, je lui tendis ma lettre d’introduction. Il la
lut, m’examina en silence et dit enfin :
- La recommandation est excellente, mais la place est importante.
Je crains que vous ne soyez trop jeune, mademoiselle.
Tout mon espoir s’écroulait.
-Monsieur, dis-je suppliante, cela me passera.
Il m’examina de nouveau, amusé.
-C’est vrai hélas. dit-il cela vous passera… Eh bien !
essayons.
Il me tendit un bloc-notes, un crayon, me désigna un siège en face
de lui et me dicta vivement deux ou trois pages. Malgré le
tremblement de mes doigts, je m’en tirai sans dommage.
-C’est bien, dit-il, revenez cet aprés-midi. Si M. Richard y
consent, vous commencerez demain. Les appointements de début sont
de cent cinquante francs, cela vous convient-il ?
Cela me convenait d’autant mieux que mon salaire précédent
était de cent vingt-cinq francs par mois… francs or, il est
vrai.
-Quand pourriez-vous commencer ?
-Cet après-midi, monsieur, si vous désirez.
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-Entendu, je vous présenterai à M. Richard qui décidera.
J’avais des ailes lorsque je regagnai notre petit logement.
Je sautais au cou de ma mère et lui annonçai l’heureuse
nouvelle. Combien heureuse. J’ignorais l’avenir que me
réservait de début. Si je l’avais deviné, j’aurais
peut-être reculé devant les difficultés de la tache.
Richard ne fit aucune difficulté pour approuver la décision de son
fondé de pouvoir et je pus bientôt me rendre compte de la lourdeur
et de la complexité de mon emploi.
Devant une des fenêtre donnant sur l’ avenue de l’
Opéra, on plaça sur une petite table, une machine à écrire. On
m’entoura d’un paravent. Une sonnette électrique me
réunit au bureau des directeurs et, de huit heures du matin à huit
heures du soir, six jours par semaine, je dus répondre aux coups de
sonnette impérieux du bureau directorial.
La photographie régnait alors en maîtresse. Toute
l’aristocratie, tout le monde scientifique, tous les artistes
(écrivain, peintre, sculpteur), le monde diplomatique et même le
… demi-monde, faisaient de la photographie. C’était la
Belle Epoque. Les expositions d’oeuvres d’amateurs
étaient fréquentées, les plus remarquables paraissaient dans les
grands journaux et magazines. Quelques-unes étaient vraiment des
oeuvres d’art.
J’ignorais à peu près tout de cet art. Il me fallut me
familiariser avec les dimensions des plaques, les différents noms
des appareils, leurs qualités, le foyer des objectifs, les
obturateurs, etc. J’y parvins assez vite. Bientôt mes chefs
trouvèrent que je perdais beaucoup de temps en allées et venues et
m’installèrent dans le bureau directorial, ce qui me permit
d’être au courant de tout ce qui se passait dans la maison et
de connaître nos principaux clients.
Je rencontrai là des savants tels que : Eleuthère
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Mascart physicien météorologiste
(l’ ectrode atmosphérique et le magnétisme terrestre) qui au grand étonnement de Gaumont, l’attendit plus d’une demi-heure dans son bureau en bavardant très simplement avec moi. Le docteur Pierre-Emile Roux inventeur du vaccin de la dyphtérie.disciple et successeur de Pasteur, inventeur du vaccin de la dyphtérie. Thierry de Martel, fils de Gyp: Fameux chirurgien qui me soigna ainsi que ma fille, se montra d’une grande bonté et dont nous eûmes le chagrin d’apprendre le suicide lors de l’entrée des Allemands dans Paris. Louis-Paul Cailletet, physicien, liquéfacteur des gaz, de l’air, de l’oxygène. Arsène d’ Arsonval qui appliqua les courants de haute fréquence en médecine, créant ainsi la ” darsonvalisation ” . Joseph Vallot,astronome et géographe qui avait installé son observatoire au sommet du mont Blanc. Il m’invita à y monter, m’offrant de me donner des guides. Mon mariage m’empêcha de me rendre à son invitation. Le docteur Charcot, célèbre explorateur qui périt sur le ” Pourquoi pas ?” Salomon -Auguste Andréequi partit en ballon pour le pôle Nord et que, jusqu’à ces dernières années on a cru disparu sans laisser de traces. Je viens de lire dans un livre de W. Cross et Th. Hellbrom, dont un condensé a été publié dans “Lecture pour tous”, que les restes d’ Andrée et de ses compagnons avaient été retrouvés et qu’ils étaient morts, tués par la trichinose pour avoir consommé la viande d’ours atteint de cette maladie, sans l’avoir
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suffisamment fait cuire, Gaston Bonnier, apiculteur botaniste qui se livrait à l’élevage des abeilles en plein jardin du Luxembourg. Je l’ai entendu, bien avant la parution du livre de Maeterlinck, parler de l’intelligence et de l’ardeur au travail de ses amies. Le docteur Alexandre Yersin, microbiologiste (que j’équipai moi-même d’un cinématographe lorsqu’il partit pour Hong-Kong où il découvrit le bacille de la peste) aussi simple et aussi aimable qu’un collégien Gustave Eiffel, qui commençait le canal de Panama. J’ai conservé de lui le meilleur souvenir, en raison des encouragements qu’il m’a toujours prodigués. C. A. François-Franck, directeur de l’institut que j’ai souvent aidé à prendre des vues d’ ataxiques, des respirations d’animaux, coeur mis à nu, des grenouilles que je décorais d’un petit drapeau blanc afin d’enregistrer leurs palpitations -Qui a toujours était très bon pour moi. C’est lui qui m’a obtenu ma première décoration : Chevalier d’ académie. Louis et Auguste Lumière. Mondialement connus, je n’ai pas à en faire l’apologie. Ils me firent don d’un portrait en couleur, d’après les procédés de Lippmann représentant ma mère et que je conserve pieusement, Alberto Santos-Dumont, aéronaute brésilien dont nous avons filmé le premier vol -une centaine de mètres -au moment ou les frères Wright effectuaient également leur premier vol et qui n’aurait peut-être
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pas pu décoller sans l’aide apportée par le moteur de Dion-Bouton qui fut mis à leur disposition par l’inventeur.
Des écrivains tels que Emile Zola que j’ai connu pendant qu’il défendait Dreyfus, quelque temps avant sa mort. Lui et sa femme formaient un couple singulier. On a publié à l’époque certaines choses sur la vie de Zola que je ne pourrais ni infirmer ni affirmer. Octave Mirbeau collaborait au journal “Le Temps” . Il avait fait scandale en publiant “Le journal d’une femme de chambre” (qui paraîtrait bien anodin aujourd’hui). C’est lui qui tira Maeterlinck de l’ombre en écrivant sur lui un article des plus élogieux à propos d’un de ses poèmes que lui avait envoyés son ami Paul Hervieux. Las Cases, fils de l’historien de Napoléon à l’île d’ Elbe, qui nous a souvent intéressés par les souvenirs que lui avait légués son père. La princesse Bibesco, de la famille Bibesco, Hospodar de Valachie. Femme un peu masculine, très brune, aux yeux magnifiques et à la lèvre un peu ombragée. Je n’ai jamais lu aucun de ses livres.
Egalement des hommes d’ état : Waldeck Rousseau, Premier ministre, que j’avais surnommé “le hibou” tant il était aimable, et sa femme plus mal embouchée qu’une lavandière. Entrant dans une des salle de reception du Comptoir général de Photographie, elle s’écria :”Mais ça schlingue ici !”
René Viviani, gendre d’ Eiffel. Il vint en Amérique lorsque je m’y trouvais. J’étais connue de toute la famille Eiffel, les ayant souvent reçus au studio et ayant organisé pour eux de petites réceptions. Au cours d’une de ses visites au Comptoir, Viviani me demanda : “Alors, mademoiselle Alice, on ne se marie pas ?” - “Je suppose que j’aime trop mon métier. Si je me décide un jour, ce ne sera que pour avoir des enfants”
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Viviani me regarda avec un sourire malicieux et répliqua : ” On pourrait vous aider. ” Lorsque René Viviani vint aux Etats-Unis, je faisais partie du Cercle franco-belge.
Toutes ces dames, désireuses de lui être présentées, me repoussèrent autant qu’elles purent à l’arrière. Je n’avais cependant qu’à lui faire passer ma carte, lui demandant de me faire l’honneur de venir visiter mon studio pour avoir sa visite. Je m’en abstins. Ai-je eu tort, ai-je eu tort ?
Louis Renault que j’ai connu simple mécano et dont l’un des frères fut tué au cours de la première course Paris-Madrid. Ce nom actuellement fait le tour du monde.
Le célèbre décorateur Jambon des grands théâtres de Paris (Opéra, Théâtre Français …) qui décora la rue de Paris à l’exposition de 1900 et avec lequel je me liai d’une sincère amitié. Je parle d’ailleurs de lui dans le courant de ces mémoires. Gaillard, directeur de l’ Opéra dont je parle également plus loin et qui avait soixante-douze ans lorsque je le rencontrai pour la première fois. Charles-Edouard Guillaume, directeur du Bureau international des Poids et Mesures. Les deux frères Falize, deux magnifiques garçons aux cheveux complètement blancs qui insistaient, après chaque course de bicyclette, homérique, pour me faire constater leur développement musculaire. J’ai revu avec plaisir leur splendide magasin, rue de la paix, quand je revins des Etats-Unis.
La duchesse d’ Uzès dont nous allions filmer les chasses et que j’avais déjà rencontrée lorsque j’aidais ma mère à la Mutualité maternelle. L’impératrice Eugénie-Marie de Montijo. Je possède, dans mes souvenirs un manche d’ombrelle qu’elle avait offert à ma mère, lors de quelque gala de la Cour. Après la mort de son fils tué dans une embuscade contre les Zoulous, elle fit une visite au Comp-




